EPI-No®, Business périnéal (article de n°485 – accès libre)

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EPI-No®, Business périnéal

Discuté de façon sporadique depuis une dizaine d’années sur les forums dédiés à la maternité,
le dispositif Epi-No® est sensé diminuer la prévalence des lésions périnéales.
Un savant mélange de “junk-science” et de PNP (Préparation à la Naissance et à la Parentalité)
au rabais.

Lorsque l’on arrive sur le site internet français d’Epi-No®(1), une injonction nous est faite : “Participez vous-même à votre préparation à l’accouchement”. C’est vrai que d’habitude, c’est la voisine qui s’y colle aux séances de prépa ! La promesse d’Epi-No® est simple : “prévenir efficacement les lésions périnéales douloureuses lors de l’ac

couchement […] des phases d’expulsion plus courtes et moins de naissances compliquées”. La panacée, Byzance, le jardin d’Eden de la future parturiente moderne. Oui, car Epi-No® est moderne, moderne comme une poire de gonflage en silicone. Le summum du high-tech ! Cette poire de gonflage, la patiente l’insère dans son vagin, l

a gonfle, puis l’extrait, encore pleine d’air, afin de simuler la sortie de la tête fœtale. Le niveau de gonflage allant croissant au fur et à mesure des entraînements. Objectif :

préparer les tissus périnéaux à l’accouchement.
Le dispositif s’inspirerait d’une “méthode ancestrale Africaine” (sic). Durant la grossesse, les femmes s’introduiraient dans le vagin des calebasses de diamètre de plus en plus important afin de préparer le périnée. Le vintage ethnique, le top de l’argument marketing. Après plusieurs semaines de recherches, nous n’avons trouvé aucune trace d’une telle pratique dans les publications anthropologiques. Un indice sur l’ethnie pratiquant cette technique aurait été judicieux, mais les promoteurs d’Epi-No® semblent être passés à côté de la diversité des cultures et des rites autour de la naissance sur le continent Africain.
Ils n’en sont cependant pas à une approximation près. Alors que sur le site internet français du produit, aucune étude prouvant son efficacité n’est répertoriée, il faut se rendre sur le site suisse pour obtenir quelques références. A savoir, trois articles publiés en 2001, 2004 et 2009, dont un en allemand. Pour les deux publiés en anglais, on peut retenir qu’il existe une augmentation du taux de périnée intact chez les femmes ayant utilisé Epi-No® versus celles qui ne l’ont pas utilisé. Mais ces études ne portent que sur des échantillons faibles (48 femmes pour une étude, 107 pour l’autre) aux caractéristiques limitées (uniquement des primipares, EPF < 4000 gr, grossesse physiologique). De surcroît, elles ne parviennent pas à démontrer une diminution du taux d’épisiotomie, de déchirures spontanées, ou d’extractions instrumentales, ni l’amélioration de l’état néonatal chez les femmes ayant utilisé Epi-No®. En 2015 est d’ailleurs parue une revue de la littérature sur le sujet(2) concluant à la non-efficacité du dispositif dans la réduction du taux d’épisiotomie ou des déchirures spontanées chez les primipares. Les autres références proposées sur le site d’Epi-No® se résument à des témoignages et des études d’observation, tous en langue germanique.
Nous avons contacté Électronique Médicale de France, le distributeur français d’Epi-No® afin d’avoir sa réaction face à ce manque de preuves scientifiques. Après une remise en cause de l’Evidence Based Medecine et la mise en avant de l’empirisme (“Mais vous l’avez essayé au moins ?!”), leur réponse est : “Mais vous savez combien ça coûte de faire une étude ?!”.
En résumé, pour les preuves scientifiques, on repassera.
Pour ne pas alléger son cas, Epi-No® se targue d’être une préparation à l’accouchement. Ses concepteurs n’ont visiblement pas pris la peine de consulter les recommandations professionnelles éditées par la HAS en 2005(3), concernant la PNP. Bien que le travail corporel intégrant le périnée soit au programme et essentiel, il est loin de résumer à lui seul toute la démarche de la PNP. Quid de l’élaboration d’un projet de naissance, du développement des compétences parentales, de l’habileté à repérer et formuler ses besoins et envies, de l’aide à la prise de décision ?
Epi-No® est donc, au mieux, un outil pour compléter la PNP ; au pire, une arnaque. Car “cette-poire-en-silicone-qui-n’a-pas-prouvé-son-efficacit”é a un coût : 129,90 € pour la moins chère. Sur le site français, l’entreprise mentionne un remboursement de l’Assurance Maladie d’un montant de 25,92€ à partir du 6e mois de grossesse. Les mutuelles complétant souvent le remboursement, qui est conditionné par la prescription d’un médecin, d’une sage-femme ou – selon la société qui commercialise Epi-No® – d’un kinésithérapeute, ce qui est illégal car hors de leur champ de compétences. Les kinésithérapeutes n’étant pas habilités à assurer la PNP ni à prescrire ce type de dispositif.
Nous avons donc questionné la Sécurité Sociale sur les critères que doivent respecter les dispositifs médicaux pour pouvoir prétendre à un remboursement. Voici leur réponse (voir encadré): Le dispositif Epi-No® ne répond pas aux conditions de prise en charge des dispositifs médicaux destinés à l’auto-traitement… (…) Le dispositif Epi-No ® ne peut donc pas prétendre au remboursement par l’Assurance Maladie.
Suite à cette réponse, le représentant d’Électronique Médical de France maintient que son appareil est bien partiellement remboursé par la Sécurité Sociale au titre du code LPP 118 30 14. Or, ce code doit être utilisé lors de la rééducation périnéale et pas dans le cadre de la PNP. Nous allons en informer la sécurité sociale car il s’agit bien d’une escroquerie. Au jour de la mise sous presse de ce numéro, nous attendons encore de sa part le document attestant de cette prise en charge. S’il nous parvient, nous ne manquerons pas de vous le diffuser.

 

 

 

 

 

 

 

Cachez ces ciseaux que je ne saurais voir
Quand certains dénoncent les traumatismes périnéaux et la pratique trop fréquente de l’épisiotomie, Epi-No® surfe sur la peur et la culpabilité des femmes vis-à-vis de ce geste. Vue comme préventive, sensée diminuer la morbidité maternelle et périnatale, l’épisiotomie s’est démocratisée en France au XXe siècle pour devenir l’intervention la plus fréquemment pratiquée, sans que ses indications et ses avantages ne soient clairement démontrés. L’avènement de l’Evidence Based Medecine, dans les années 1980, a largement questionné ce geste pour finalement conclure à l’absence totale de preuves de son utilité, excepté dans l’éventualité d’un périnée court, c’est-à-dire une distance ano-vulvaire inférieure à 3 cm(4). Ainsi, il n’est pas scientifiquement valide de pratiquer une épisiotomie systématique en cas d’extraction instrumentale, de suspicion de macrosomie fœtale, de présentation dystocique ou encore de primiparité, dans le but de prévenir les déchirures périnéales compliquées. Les études montrent également que, bien que réduisant la durée de l’expulsion, la pratique de l’épisiotomie n’a pas d’influence sur l’état néonatal. Le Collège National des Gynécologues-Obstétriciens (CNGOF) vient appuyer ces données avec ses recommandations de 2006(5), qui ne préconisent plus l’épisiotomie dans un but de protection du périnée féminin.
En proposant un dispositif promettant aux femmes d’influencer le sort de leur périnée lors de leur accouchement, Epi-No® fait peser sur leurs épaules (et leur périnée) une responsabilité qui n’est pas la leur. Il n’est pas de la responsabilité des patientes que les praticiens ne remettent pas en cause leurs pratiques quotidiennes, ce n’est pas de leur faute si les résultats des études scientifiques menées depuis 1984 sur la question n’arrivent pas jusqu’aux salles d’accouchement. Mais donner l’illusion de la maîtrise est un marché juteux, à en croire le nombre important de jeunes mères vantant les mérites d’Epi-No® sur les forums et réseaux sociaux. De plus, la redécouverte de méthodes révolutionnaires et ancestrales, vernies d’un story-telling mêlant tradition et naturel rencontre, particulièrement aujourd’hui, son public de femmes souvent en mal de rites autour de la naissance.

 

Ce qui interroge ici, c’est, d’une part, le silence de la communauté médicale sur le sujet, mais encore plus, la promotion que certains professionnels font du dispositif (voir le Dr Gonzague Mellerio dans l’émission Les Maternelles du 26/01/2017). Pour la première, on peut imaginer qu’elle pêche par ignorance, Epi-No® étant encore peu répandu. Pour les seconds, on peut penser qu’ils prennent les femmes pour de bonnes poires.

 

Références
(1) http://www.epi-no.fr/epi-no
(2) Brito, J.L. et al. (2015) Antepartum use of Epi-No birth trainer for preventing perineal trauma: systematic review. Int Urogynecol J. 26(10):1429-36. 
(3) Recommandations Professionnelles. Préparation à la Naissance et à la Parentalité (PNP). HAS, novembre 2005.
(4) Traité d’obstétrique. Elsevier Masson, 2010.
(5) Recommandations pour la pratique clinique. L’épisiotomie. J Gynecol Obstet Biol Reprod 2006 ; 35 (suppl. au n°1).